L'Isle Saint-Georges et son moulin

 

Introduction - Pourquoi un moulin à l'Isle - Moulin et procès - Moulin moderne

- Production de farine - 1773, pillage du moulin - Lent déclin -

 

Par une nuit profonde de l'an 1897, un piéton attardé qui revenait d'Ayguemorte, passant par les Quatre-Chemins, arriva à la Maison du Suisse.
Devant cette maison que l'on croyait hantée, il rencontra un étrange personnage dont la silhouette ne lui sembla pas inconnue... L'individu marchait rapidement et le croisa sans mot dire, se hâtant vers Ayguemorte. Son manteau boutonné, le chapeau sur les yeux, un grand cache-nez autour du visage, on ne pouvait le reconnaître avec certitude.... Cependant le passant se disait qu'il ressemblait bien à un ancien valet du moulin licencié pour mauvaise conduite...

Il songea un instant à ce vieux moulin qui n'ayant plus de froment à moudre avait été transformé en scierie pour le bois. Ses vieux rouets de bois avaient disparu, remplacés par des turbines plus modernes. Ses meules avaient fait place à une scie à ruban...

Maintenant le bois arrivait dans le port porté par des gabares. Le moulin était rempli de bois, mais pourtant on disait que le scieur faisait de mauvaises affaires...

Revenant à l'heure présente il s'interrogeait :

- Ce valet, si c'était lui, que faisait-il à cette heure de la nuit ?

- Il était parti en proférant des menaces !...

Tout en marchant, l'homme dépassant la Croix de Mission faite en 1875 par le forgeron du village, aperçut le clocher qui se découpait sur une vague lueur dans laquelle flottait de la fumée. Son coeur se mit à battre et il courut vers le bourg.

Des fenêtres à meneaux du moulin une épaisse fumée s'échappait. Il s'élança dans les rues du bourg endormi en criant d'une voix étranglée par l'émotion l'appel coutumier :

"- Aou huc, Aou huc." (Au feu)

Les fenêtres et les portes s'ouvrent, des gens de toutes parts, accourent avec des seaux. Une flamme gigantesque embrase maintenant le moulin....

Mais ce n'est pas la chaîne dérisoire des sauveteurs qui changera le destin du moulin de l'Isle Saint-Georges...

O.C.

 

  Pourquoi un moulin à l'Isle où il n'y a pas de blé ?

Bien avant la vigne, le blé était la richesse de notre région. Du temps des Gaulois, avant la conquête romaine, le blé était cultivé et moissonné d'une façon qui étonna les romains. Les Gaulois, à défaut de vin, à l'aide de grains fabriquaient la "cervoise" qui était l'ancêtre de la bière actuelle. Pendant longtemps, dans nos grasses terres alluvionnaires, le "bled" a beaucoup produit.

 

A partir du Moyen-âge, quand la vigne se développa, le blé fut cultivé entre les ceps, dans des "Joualles". A cette époque , grâce aux moines qui avaient retrouvé les secrets des civilisations orientales, on se mit à construire des moulins à vent et des moulins à eau qui remplacèrent les moyens primitifs d'écrasement du grain.

Notre moulin, installé sur le Saint Jean d'Etampes, faisant corps avec le prieuré et l'église, fermait le port fluvial d'où partaient les gabares ventrues. Au rythme des marées, elles emportaient sans doute la précieuse farine vers Bordeaux. Ce moulin dont on a pu voir les ruines jusque vers 1950, et dont beaucoup de cartes postales et de photographies témoignent, était un beau bâtiment de la Renaissance, avec ses grandes fenêtres à meneaux.

Il existait déjà depuis longtemps en 1584. On peut donc penser qu'il a été construit au 15ème siècle, succédant probablement à un autre plus ancien qui aurait été installé par les moines du prieuré de Sainte-Croix de Bordeaux.

En 1584, il appartient à Thomas de Pontac, seigneur de l'Isle Saint Georges, Beautiran, La Prade et autres lieux, qui intente un procès dont voici le résumé et les commentaires.

Procès entre M. Thomas de Pontac, seigneur de l'Isle Saint-Georges et autres lieux contre M. Guillaume Arnaud au sujet du moulin du bourg.

Résumé du procès

C'est un procès pendant et indécis, en la Cour ordinaire de la Sénéchaussée de Guienne, entre M. Thomas de Pontac greffier civil et criminel en la Souveraine Cour du Parlement de Bordeaux, seigneur et baron de l'Isle Saint Georges, Beautiran, La Prade et autres lieux, demandeur, et M. Guillaume Arnaud procureur en la Cour, défendeur.

Le demandeur, par défaut de paiement des cens, rentes, honneurs, arrèrages et autres droits et devoirs seigneuriaux à lui dûs par le défendeur, avait fait procéder par saisie sur le moulin situé au bourg de l'Isle Saint Georges, maisons et environs du moulin et autres lieux situés dans la dite paroisse, dépendants de la dite châtellenie de l'Isle Saint Georges et de La Prade, amplement confrontés et désignés par la dite saisie.

Apres plusieurs appointements, le défendeur propose certain accord sur tous les différends, et ceux qui étaient contre M. Jean de Pontac aussi greffier civil et criminel en la cour du Parlement de Bordeaux, seigneur de La Prade et autres lieux.

Les parties avaient été renvoyées par la Cour de Bordeaux devant le noble Parlement de Paris. L'accord ayant été accepté par les dits seigneurs, les biens sont arpentés du consentement des deux parties par Jehannot Gaignaux maître arpenteur à Langoiran, et une reconnaissance féodale est faite par devant Jean de Castaing, notaire à Bordeaux, par Guillaume Arnaud en faveur de Thomas de Pontac, absent, mais représenté par Vincent Rigolheau, greffier de l'lsle Saint Georges.

Commentaires

En 1584, Henri III règne sur la France. La famille de Pontac, dont le fondateur fit fortune dans le commerce du vin et du pastel, connut une brillante ascension à cette époque. Elle fournit des présidents du Parlement de Bordeaux.

Elle acquit une partie de la seigneurie de l'Isle Saint Georges comprenant le moulin. Thomas de Pontac, peut-être en cherchant dans ses archives, découvre que le tenancier du moulin et du groupe de maisons avoisinantes, Guillaume Arnaud, lui doit des cens, des rentes, etc., en vertu d'un ancien droit féodal toujours en vigueur, mais sans doute quelque peu oublié. D'où le procès.

Détail amusant : les protagonistes sont tous deux membres du Tribunal de la Cour de Bordeaux...

Enfin, après renvoi de l'affaire devant le Parlement de Paris, de Pontac gagne son procès et Guillaume Arnaud lui fait une reconnaissance féodale.

De tout ceci on peut déduire que le moulin existait déjà, sans doute depuis assez longtemps, et qu'il y a un greffier à l'Isle ce qui exp1ique que le siège de la juridiction s'étendant sur les paroisses environnantes est toujours installé au château de l'Isle.

Notons aussi que l'arpentage complète l'acte notarié, alors qu'autrefois une grande imprécision régnait pour l'estimation des superficies des biens.

Les moulins ont été à l'origine de procès, on les accusait de monopoliser les eaux, ou bien de provoquer des inondations. Grâce à ces procès, on a quelques renseignements à leur sujet.

En 1627, sous Louis XIII, les moines du prieuré font un procès au propriétaire qui était alors Alexandre de Journiac capitaine au régiment de Normandie, au sujet des dégradations causées aux chais de la maison prieurale par les eaux du moulin.

En 1694, procès de messire Gabriel de Raymond de Sallegourde, baron d'Eyrans, Vignolles etc., contre Marc, maître boulanger à Bordeaux et "gradier" (fermier) du moulin au sujet des eaux qui probablement inondaient les terres.

En 1766, la famille Journiac toujours propriétaire, fait appel au "sieur Buguet fabriquant de minot à Lyon" (sic) pour moderniser le moulin. Cet homme de l'art fait une description détaillée du moulin tel qu'il était et tel qu'il l'a transformé. Il fait également une étude du prix de revient et de la rentabilité de la modernisation.

Ce document conservé aux Archives Départementales de la Gironde est une préfiguration de ce que fait aujourd'hui un bureau d'études moderne : le descriptif équivaut à un plan coté. Grâce à cela, on découvre avec étonnement qu'il n'y a jamais eu une grande roue à aubes comme on peut en voir sur les images classiques, mais au contraire trois turbines à axe vertical. Ce qui prouve que ce système existe depuis au moins 500 ans...

Le grand bâtiment à étage formait barrage sur l'estey. L'eau retenue en amont était dirigée à volonté sur l'une ou sur les trois cuves cylindriques verticales d'environ un mètre de diamètre et de trois mètres de haut, construites en maçonnerie sous le moulin. La base de ces cuves, au niveau du fond du ruisseau, était percée d'une ouverture tangentielle permettant à l'eau de s'échapper.

 

Dans l'axe de chaque cuve était un arbre vertical en bois terminé à la base par une tige de fer tournant dans une crapaudine de brouze. Cet arbre comportait un. rouet à sa partie inférieure, sorte de roue à palettes de bois. La meule était installée à l'autre extrémité de l'arbrc en haut dans le moulin ; elle était donc entraînée directement sans avoir besoin d'engrenages.

L'eau s'engouffrant en masse par l'orifice supérieur de la cuve et en s'échappant tangentiellement par l'orifice du bas faisait un tourbillon qui entraînait le rouet et donc la meule.

Le sieur Buguet explique que ce système est employé lorsqu'il y a un fort débit d'eau et pas beaucoup de hauteur de chute.

Pour comprendre la nécessité de la transformation du moulin il est intéressant de connaître quels étaient les principes qui régissaient la fabrication du pain et donc de la farine.

Avec les moulins primitifs faits d'une meule dormante fixe surmontée d'une meule tournante, on obtenait en une seule fois en broyant le grain de blé, de la farine fine, du gruau (grosse farine) et du son (pellicule externe du grain)... C'était la mouture "à la grosse".

Depuis l'ordonnance royale de 1546, (François 1er), on ne pouvait faire du pain qu'avec de la farine fine, 1'utilisation du gruau et du son étant formellement interdite, même pendant les famines. Mais Louis XIV et Louis XV, pendant les disettes, levèrent cette interdiction et l'on se mit à faire la "mouture économique". C'est à dire que le gruau fut séparé du son et soumis à une seconde ou troisième mouture. On obtenait de la farine de gruau qui faisait un pain très prisé à l'époque.En fin de travail il ne restait que du son.

Mais la "mouture économique" nécessitait beaucoup plus d'appareils accessoires que la mouture à la grosse. Le moulin, en plus de la meule, devait entraîner des ventilateurs pour enlever la poussière du blé, des cribles rotatifs à secousses, des trémies etc. Pour pouvoir loger tous ces mécanismes,l'ingénieur fut obligé de supprimer une cuve. De toute façon la demande d'énergie étant beaucoup plus grande pour faire fonctionner les nouveaux appareils, il n'y aurait pas eu assez d'eau pour trois meules.

Le mémoire précise qu'un procès-verbal a constaté le rendement avant et après la modification.

On a d'abord moulu "à la grosse" 522 livres 11 onces de "bled" qui ne produisirent que 119 livres 5 onces de fleur de farine. Par "économie" on fit aussi moudre la même quantité de blé et on obtint 345 livres 2 onces de fleur de farine, soit presque trois fois plus.

La transformation du moulin avait coûté 900 livres et il fallait plus de temps pour moudre le blé, mais comme le prix de la fleur de farine était bien plus élevé que celui du gruau brut, l'opération était rentable. C'est la conclusion du sieur Buguet fabricant de minot.

Notons que le nom de minot, qui a fait minotier, minoterie, voulait dire à l'origine moitié d'une mine, soit 39,56 litres. On prit l'habitude pour exporter la farine de la mettre dans des barils de bois contenant un minot et, peu à peu, c'est la farine contenue qui s'est appelée ainsi. A l'origine, un minotier était un exportateur de farine.

Notre moulin ayant été ainsi modernisé, repartit de plus belle. Nous le retrouvons en 1773 subissant le pillage par des populations affamées.

"Les paysans de Cambes, Quinsac, Cénac, St Caprasy, Baurech et bien d'autres lieux furent en troupe au marché de Créon le 12 may 1773 pour faire diminuer le bled qui se vendait 19 liv., mesure de Bordeaux, on y avait envoyé cinq brigades de la maréchaussée qui n'osèrent rien dire.

Les mesmes paysans taxèrent le bled à 12 liv., mesure de Créon, ils firent ouvrir sur leur chemin tous les greniers ou ils croyoient y avoir du bled et le pillèrent. Ils vinrent ensuite le treize de may icy à Lisle, y prirent la farine du fermier à 10 liv. et les paroissiens en eurent aussi ;

Le soir ils surent qu'il y avoit au grenier du moulin 300 bx (boisseaux) de bled, ils revinrent au nombre de trois cent et ne le payèrent qu'à 10 liv., il coutoit au fermier 17 liv.

Ils avoient déjà pillé plusieurs bateaux de farine sans rien payer. Bourdeaux se mit en deffence, tous les bourgeois prirent les armes, des régiments au nombre de 10 000 hommes y arrivèrent, on les dispersa dans lentre deux mers.

Castres, Beautiran, Aiguemorte et St Médard pillèrent aussi Lisle.

On les obligea au Criminel de le payer 21 liv. comme on le vendoient avant, et plusieurs paysans ou paysannes eurent la prison. , le carquant et le fouet et autres punitions"

Curé LAVILLE

Vers 1817, le meunier est Jean Rossignol, 40 ans. Le propriétaire, toujours un de Journiac, habitait dans la première maison à gauche en passant le pont vers le château. Il possédait aussi les terres de cet ancien château.

En raison du déclin de la culture du blé, le moulin fut ensuite transformé en scierie et détruit comme on l'a vu au début, par un incendie que la tradition orale a toujours considéré comme criminel (1897).

En 1906, après l'incendie, le Conseil municipal veut obliger les propriétaires du moulin, Mme Arel et son fils, à faire curer la partie haute de l'estey, prétextant qu'en fermant les vannes pour pratiquer la submersion des vignes atteintes par le phylloxéra, ils provoquaient des inondations et des éboulements.

La guerre de 1914 passa. Les poutres noircies s'effondrèrent une à une, le lierre envahit les pans de murailles. Quelques bâtiments annexes sur la rive gauche et les anciens logements des moines attenants de la rive droite qui n'étaient pas brûlés durèrent jusqu'après la guerre de 1939 - 1945. Ils étaient devenus pour l'essentiel propriété communale. (L'ancien logement du prieuré servait de morgue à la commune : on y déposait le corps des noyés trouvés en Garonne par les pêcheurs).

Mais le temps ruinait de plus en plus les vestiges.... On pensa que cela devenait dangereux pour les personnes et surtout pour les enfants attirés par cet endroit mystérieux. Au lendemain de la guerre de 1939-45, un incendie ravagea le reste des bâtiments de l'ancien prieuré rive droite, chais et granges, appartenant à un particulier. La commune fit l'acquisition de ces nouvelles ruines et décida, de concert avec les Ponts et Chaussées, de se servir de toutes ces vieilles pierres pour exhausser la chaussée du chemin d'Ayguemorte qui allait être bitumée pour la première fois. (Cet exhaussement contribua à mettre cette route à l'abri des petites inondations).

A cette époque on construisit, sur les fondations du moulin, l'écluse de béton actuelle.

Aujourd'hui, depuis cette écluse, on voit encore des dalles de pierre verdies par la mousse, on discerne le cercle en creux formé par le fond d'un puits de turbine.... Une ancienne meule de silex a servi à refaire le quai de la cale du lavoir, on peut la remarquer à la base d'un angle des murs, une autre est restée longtemps sur la place du port.

Quelques quais, quelques escaliers sont toujours là.


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