La Félicité ?

MAQUETTE D'UNE FRÉGATE DE LA FIN DU XVIIIème SIÈCLE

Ex-voto de l'église d’Isle Saint-Georges

 

En entrant dans l'église, des générations de visiteurs et surtout leurs enfants, ont eu le regard attiré par le superbe modèle réduit d'un bateau ancien à trois mâts suspendu à l'entrée de la grande nef.

 

 

 

Il s'agit de la reproduction d'un vaisseau de guerre de la fin du XVIIIème siècle, très certainement d'une frégate.

Notre bateau a les dimensions extrêmes suivantes dites « hors tout» (H. T.) : Longueur HT : 1,72 mètre - Largeur HT : 0,60 m -Hauteur HT: 1,54 m

La coque mesure : Longueur : 0,92 m –Largeur : 0,30 m –Hauteur : 0,42 m

Il se présente comme un trois mâts possédant à chaque bordée 8 canons sortant des sabords, soit 16 en tout, ce qui est peu, la plupart des frégates en ayant de 24 à 36. 

 

 

 

 

En 1975, j'avais demandé à Melle Bétille, une personne née en 1898 qui s'intéressait à la petite histoire et qui avait une mémoire prodigieuse, si elle connaissait l'origine du bateau. Voici ce qu'elle m'avait écrit :
« ...Mme Yvonne Duroux m'avait dit tenir de sa grand-mère, la vieille Julie, (Quel âge aurait-elle maintenant !! ), que cette réduction d'un vaisseau de la marine à voile venait d'un officier de marine qui habitait autrefois à Montigny, (au Rabey). Or nous savons qu'avant (et peut-être pendant la Révolution ce domaine appartenait à M de Cornick qualifié d'amiral de France sur les papiers transmis de propriétaire à propriétaire (Voir M Lauron). J'ai pensé que ce bateau était probablement un ex-voto et devait représenter exactement, comme cela se faisait, le navire qu'il commandait…
« ... Mon intuition de fille de marin me dit que le bateau de l'église de l'Isle est 1'œuvre d'un spécialiste et non d'un simple charpentier de navire, si adroit fût-il... »
Mme Yvonne Duroux dont elle parle ici était née en 1881. Sa grand-mère Julie était née en 1840, soit seulement 48 ans après le départ de Cornic de Montigny. Les parents de Julie avaient dû lui parler du bateau qui, peut-être était déjà dans l'ancienne église, la nouvelle n'ayant été bâtie qu'en 1853.

Mais dans aucun inventaire ancien, il est vrai uniquement réservé au mobilier sacré, on n'en trouve trace. Il faut arriver en 1906, au moment de la séparation de l'église et de l'état, pour le voir mentionné sur la liste dressée par le percepteur de Castres qui semble ne l'avoir guère apprécié :
« Un bateau suspendu à la voûte, très vieux (estimation) 2 francs.. »
Deux francs seulement !

O.C.

La présence d'un objet étranger au culte dans une église est expliquée par une coutume très répandue autrefois, qui était pour un particulier exposé à un grave péril imminent, (maladie, accident...) de promettre en cas de sauvetage une figure représentative à placer dans une église désignée.
Cela pouvait être une plaque gravée, la figuration du membre guéri ou celle d'un véhicule etc. et le plus souvent, dans les régions maritimes ou fluviales comme la nôtre, d'une reproduction de navire promise au moment d'un naufrage dont on avait miraculeusement réchappé. On a appelé ces objets des ex-voto, latin signifiant « d'après un vœu. ».

On peut donc penser qu'il s'agit bien d'un ex-voto, et étant donné la perfection et la valeur de l'ouvrage, qu'il n'a pas été offert par un simple matelot, mais plutôt par un officier de marine ou un riche voyageur. 
Le seul officier de marine de guerre de l'Isle connu fut le corsaire Charles Cornic-Duchêne qui résida à Montigny de 1766 à 1792, et qui à bord de sa frégate « La Félicité » accomplit d'éclatants exploits contre les Anglais.

En 1926, l'abbé Tranquillin curé de l'Isle, profitant de la présence d'un peintre en bâtiment, fit repeindre la maquette qui était probablement sale et poussiéreuse. Il en profita pour y glisser une enveloppe cachetée - que l'on retrouva en 1993 - contenant une note. En voici le texte :

Note concernant le bateau suspendu dans l'église de l'Isle St Georges -  Isle St Georges. Ce vaisseau - dont on ignore l'origine - a été repeint par M Charles Ducourneau, peintre à Beautiran, et remis en place par M Daniel Filatreau forgeron à l'Isle St Georges. Mars 1926.
NB. Beaucoup de personnes âgées de la paroisse pensent que ce vaisseau fut offert en ex-voto par quelque officier de marine que le Ciel aurait protégé à l'occasion d'un naufrage. Ce récit est très vraisemblable mais il m'est impossible d'en garantir l'authenticité.
Abbé Etienne Tranquillin curé de l'Isle St Georges,
Mars 1926, année du Jubilé.

La frégate retrouva sa place et on n'en parla guère avant 1989 où, le 7 décembre : «Le Ministère de la Culture et de la Communication a inscrit sur l'inventaire des Monument Historiques le trois-mâts bois et cordes -XVIIIème XIXème siècle -faisant partie du mobilier de l'église »
(Remarquons que, figurant sur l'inventaire de 1906, il appartient à la commune)

En 1993, sous l'impulsion conjuguée de la commune et de l'ARS (Association pour la sauvegarde de l'église) la maquette fut confiée aux soins d'un spécialiste agréé pour sa restauration, M. Nivelle à Bordeaux. Ce dernier a remédié aux détériorations constatées : mâts cassés, pont défoncé, cordages arrachés, décorations et sculptures manquantes, absence de chaloupes, absence d'ancres, absence de 11 canons, absence de barre franche.
La peinture de 1926, décapée, a laissé découvrir celle d'origine qui a été chimiquement analysée pour sa réfection à l'identique.
Et l'on a vu apparaître sur le tableau arrière le nom de la frégate : «Le Saint-Georges » !
A l'intérieur, en plus de la lettre de l'abbé Tranquillin, il a été recueilli des fragments d'un journal relatant un naufrage qui pourrait être de la fin du XIXème siècle. 

Le point sur l’origine du bateau 

En cette fin de l'an 2000, la provenance du «Bateau de l'église» n'est toujours pas clairement établie. Avant que l'on ait découvert son nom, le St Georges, (mais est-il d'origine ?), et étant donnés les témoignages des anciennes personnes disant qu'il venait d'un officier de marine habitant à Montigny, on pouvait supposer - et je l'ai fait - qu'il s'agissait d'une réplique de la Félicité donnée par Charles Cornic.
L'abbé Tranquillin, en 1926 avait lui aussi entendu les personnes âgées parler d'un officier de marine.
L'architecture du bateau correspond exactement à celles que l'on réalisait du temps de Cornic et comme on peut le lire dans l'histoire de notre corsaire, son cousin Cornic Moulin-Blanc, contre amiral, a donné à la même époque, à l'église de Bréhat, berceau de leur famille, une frégate de 24 canons du même type.
De plus le seul officier de marine de guerre résidant à l'Isle à la fin du XVIIIème siècle était Cornic dit Duchêne.
L'ex-voto (si ex-voto il y a !) a-t-il été suspendu dans l'ancienne église ? Le fait qu'il ne soit pas mentionné dans les quelques inventaires connus ne signifie rien, car il paraît que l'on attachait peu d'importance à ce genre d'objet par rapport au mobilier sacré.
La Félicité avait 30 canons, notre maquette 16 seulement.
Le nom de St Georges découvert en 1993 sur le tableau arrière paraît malhabilement peint par rapport à la facture soignée du bateau, et aurait pu être ajouté postérieurement à sa construction.
Enfin, peut-être épargnés par les souris, les quelques fragments de journal retrouvés dans la coque relatant un naufrage probablement à la fin du XIXème siècle, ont-ils un rapport direct avec la frégate ?
Il ne le semble guère, car on saisit quelques bribes de texte comme: «s'est perdu », « cargaison », « passagers », « la Bourse »... qui se rapportent certainement à la perte d'un navire marchand transportant des passagers, et non à celle d'un vaisseau de guerre. 

Le mystère demeure !

O.C.

 

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