Les passeurs

Monopole des passages - Un bac électrique ? - La fin des passeurs - Passeur bien agressif - Le dernier passeur -

Pendant de nombreux siècles, tout au long de la Garonne, des milliers de passeurs se disputaient la clientèle des gens voulant traverser "La Rivière". On les appelait en gascon "lous passageys ".

Monopole des passages

Pour éviter les conflits entre ces marins, les communes prirent le monopole des passages, et par adjudication on donnait à bail un passage bien déterminé à chaque passeur. Ceux-ci faisaient payer les voyageurs suivant un barème établi par les municipalités. Mais les contestations étaient nombreuses. Telle la plainte reçue à la mairie de l'Isle en date du 8 septembre 1827 "... depuis plus de six mois le nommé Bernard du Bourdieu, marin faisant le passage du Grand Port de Cambes à l'Isle au lieu de la Matte où est le lieu ordinaire du débarquement des passagers, s'est permis d'établir au port de la commune de Cambes un second passage qui traverse les voyageurs, et ceux principalement des bateaux à vapeur qu'il dépose directement sur le cantonnement du Tresson à l'Isle (Le Tresson est situé entre le bourg et Boutric). Une fois les dits voyageurs débarqués dans cet endroit, sont obligés de se faire un passage dans les propriétés closes pour aller joindre les chemins communaux.... ils mettent les récoltes en tous genres sous leurs pieds..."

Le premier bateau à vapeur sur la Garonne fut ... "La Garonne". Devant tous les riverains émerveillés, ce surprenant bateau commença son service en 1818.

Sur le registre des délibérations du conseil municipal à la date du 25 septembre 1859 on trouve le renouvellement des baux de passages entre l'Isle et Cambes et l'Isle et Quinsac, texte qui donne bien des renseignements sur le passage de la Garonne. On remarque qu'on utilise des bacs assez grands pour porter des chevaux. Pour les bacs de Cambes et de Quinsac, on fixe l'étendue des ports de bacs, c'est à dire "la longueur de rivière dans laquelle aucune personne ne doit avoir de bateaux de passage, ni franchir le cours d'eau sans être astreint à payer la rétribution afférente au fermier, laquelle doit être déterminée". (Monopole). Les limites des ports de Cambes, de Quinsac et de l'Isle sont ainsi définies: "... sur chaque rive, 500 mètres en amont, 500 m en aval de chaque cale".

Le tarif des droits de passage est ainsi déterminé :

Le batelier ne pourra être contraint de passer sans délai que lorsque les passagers lui assureront une recette de 0;30 F
Personne non chargée, ou chargée d'un poids au dessous de 5 myriagrammes (50 kg) 0,05 F
Cheval ou mulet et son cavalier (valise comprise) 0.25 F

Cheval ou mulet chargé

0,20 F
Cheval ou mulet non chargé 0,15 F
Ane ou ânesse non chargé 0,12 F
Boeuf ou vache 0,25 F
Veau ou porc 0,06 F
Brebis, mouton, bouc, chèvre, cochon de lait, paire d'oies ou de dindons 0,03 F

Lorsque les moutons, brebis, boucs, chèvres iront au pâturage, on ne paiera que la moitié du droit.

Les conducteurs de chevaux, mulets, ânes, boeufs etc... paieront 0,03 F
Le batelier ne pourra être contraint à passer isolément les chevaux, mulets, boeufs et autres animaux compris dans cette même section, que lorsue les conducteurs lui assureront une recette de 0,50 F
Par chevaux, mulets, boeufs, ânes ou vaches employés au labour ou allant au pâturage 0,10 F
Dans les temps de hautes marées ou de hautes eaux, le paiement du droit sera double

Dans les temps de glace, le paiement sera quadruple

Les droits portés au tarif ci-dessus seront doublés lorsque le service s'en fera la nuit

Les eaux seront réputées hautes lorsqu'elles atteindront à la basse mer la cote de 2,00 m au-dessus de l'étiage de 1854, laquelle sera marquée par une teinte rouge au poteau de hauteur qui sera établi sur la rive du contre-halage.

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Un bac électrique ?

Le 25 aout 1889, le conseil municipal examine un projet de bac électrique entre l'Isle et Cambes. Le montant du devis, 39 000 F pour la part de l'Isle, fait repousser ce projet. Mais cette idée chemine lentement, et la commune, en 1908, réussit à se faire installer l'électricité bien avant d'autres communes des alentours, en raison de ce projet de bac, et aussi pour remplacer les machines à vapeur des pompes de lutte contre le phylloxéra par des moteurs électriques. Le 10 novembre 1912, les conseillers généraux, Vayssière pour La Brède et Cazanove-Soulé pour Créon, ont émis un voeu pour l'établissement d'un bac électrique entre Cambes et l'Isle Saint-Georges. Si la guerre de 1914-1918 n'avait pas eu lieu, il est probable que ce bac aurait été construit.

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La fin des passeurs

Cependant la création du pont de Langoiran, vers 1880, amènera une lente réduction du trafic de passage. On peut s'en rendre compte par le fait que le 15 août 1915, l'adjudication du bac d'Esconac intéressant les communes de Quinsac, l'Isle et Saint Médard n'a trouvé aucun candidat (Il est vrai que c'était la guerre).

Il faut envisager de donner une subvention pour trouver un marin voulant bien assurer le passage. Cette pratique de donner une subvention aux passeurs se perpétuera jusqu'à la dernière guerre de 1940.

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Passeur bien agressif

Revenant en arrière dans le temps, la lecture de deux procès-verbaux dressés à la mairie de l'Isle en 1837 et 1858, nous permettent d'avoir une idée sur le passeur de cette époque. Ce dernier était Louis Pareau, habitant au Grand Port à Cambes, un ancien marin. Son agressivité se manifestait autant envers les passagers qu'envers les autres marins du fleuve.

Les procès-verbaux dressés devant le maire de l'Isle qui était Laurent Garach illustrent deux incidents typiques survenus en 1837 et 1838.

Le 26 juin 1837, à 7 heures du matin, le maire vit se présenter le passeur en assez piteux état, le visage tuméfié, une coupure à la lèvre. Il venait porter plainte en raison d'une agression dont il avait été victime la veille. D'après lui, dirigeant son embarcation vers la cale de l'Isle où il allait aborder, il aperçut : "... une embarcation appelée yole montée par quatre individus habitants de Bordeaux (.....) qui l'empêchait d'aborder au dit quai pour y prendre les voyageurs qui voulaient dans le moment traverser le fleuve pour aller à Cambes. " 

Le sieur Pareau dit les avoir avertis avant que d'arriver au moins à cent mètres au large et qu'ils n'avaient fait le moindre mouvement pour se retirer, et qu'au moment qu'il arriva l'un des quatre lui jeta une bouteille pleine qui, fort heureusement ne le toucha pas, que les dits, sautant à bord de son bateau de passage, le firent tomber et lui portèrent des coups terribles, le maltraitant à coups d'avirons et à coups de poings dont le sieur Pareau est blessé à la lèvre supérieure. Sans la présence de plusieurs personnes qui étaient sur la plage ( !) il allait être victime de leurs attroces (sic.) ? procédés contre lui. "La yole porte le N° 2251 et l'un des marins se nomme Colineau...."

Dans cet incident, le passeur fait figure de brave homme injustement maltraité, mais le second procès-verbal cité ci-dessous va nuancer cette image.

Le 2 décembre 1838 à 8 heures du matin, le maire reçoit le sieur Lesperon, maître-tapissier demeurant à Bordeaux, rue des Faures, qui vient porter plainte pour insultes et coups qu'il a reçus de Pareau le passeur :

il se plaint que, hier, premier du courant, vers l'heure de midi, il se trouvait sur la cale qui sert à l'embarquement aux voyageurs qui de l'Isle se rendent à Cambes... "... il dit qu'ayant appelé le " passagey " (passeur) à plusieurs reprises, ce dernier avait mis la plus grande indifférence à son appel. Qu'à la fin le dit passagey Louis Pareau, étant arrivé à la dite cale n'avait point voulu accoster et qu'au même moment le sieur Pareau avait commencé à charger le sieur Lesperon d'injures accompagnées de menaces, et qu'il avait sommé le sieur Lesperon d'embarquer ou qu'il se retirerait sur le champ à Cambes sans le traverser...

Alors le sieur Lesperon s'est vu dans la nécessité d'être obligé de se mettre dans la vase jusqu'aux genoux pour pouvoir s'embarquer, et que, pendant le trajet le dit sieur Pareau n'avait cessé de l'injurier et de la menacer... "... qu'arrivé à Cambes le sieur Lesperon ayant été obligé d'aller dans une maison pour faire sécher son habillement, et qu'un moment après ayant été appelé pour embarquer à bord d'un bateau à vapeur de Bordeaux, le sieur Pareau s'y trouvant avait donné une rude poussée au sieur Lesperon... " Ce dernier voulant se relever, le sieur Pareau avait pris une barre de gouvernail et la dirigeant contre le sieur Lesperon, avait détruit son parapluie qui se trouvait ouvert dans ce moment, et abîmé totalement son chapeau...

"... Qu'il a reçu du sieur Pareau, passagey, toutes les vexations les plus " attroces ", et que sans son parapluie il ne pouvait manquer de devenir victime de la fureur du dit Pareau."

Pour essayer d'expliquer - et non de justifier - la mauvaise humeur du passeur on peut supposer que, appelé à midi, cela le dérangeait. Puis après avoir fait attendre longtemps son client, tout en "ronchonnant", il s'était décidé à traverser. A peine à portée de voix, le bourgeois avait dû le couvrir de reproches, ce qui l'avait mis en fureur, avec les conséquences qui suivirent.... Et il semble bien, que sans la robustesse du parapluie non seulement le chapeau, mais aussi le visage du sieur Lesperon auraient été "totalement abîmés" !

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Le dernier passeur

Le passage Cambes-l'Isle Saint Georges s'est éteint peu à peu au cours de la guerre 1939 -1945 . Mais, en I925, les automobiles étaient encore rares et il fonctionnait encore assez bien avec des pointes les dimanches et les jours de fête, surtout les fêtes patronales.

Du coté de l'Isle, le voyageur partant pour Cambes, soit pour y faire quelques visites ou aller au pharmacien, soit pour aller plus loin avec son vélo, soit encore pour prendre le petit train à vapeur Bordeaux-Cadillac, était obligé d'emprunter des chemins de terre boueux par temps de pluie qui l'amenaient à la cale d'embarquement de la Matte près de l'embouchure de l'estey, rive gauche.

Là, il lui fallait héler le passeur qui demeurait nécessairement à Cambes en bordure de rivière.

Les mains en porte-voix, il 1ançait l'appel traditionnel dont les coteaux lui renvoyaient l'écho :

Oooh –passagey ! ..

Oooh--- Passa---gey !

Et là commençait l'attente souvent désespérante....

Pour se faire entendre, le voyageur devait être doté d'une voix de stentor !!

S'il faisait trop chaud ou trop froid, ou si c'était l'heure de la sieste, ou bien si la marée était trop basse ou trop haute, ou s'il y avait trop de courant, il y avait peu de chance de se faire entendre... Il n'y a pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.

Il arrivait parfois qu'un riverain de la berge opposée, apitoyé ou indigné par cette indifférence, alla lui-même arracher le passeur à son sommeil ou à sa mauvaise volonté.

Et le bonhomme à grosses moustaches, aux sourcils broussailleux, coiffé d'une vieille casquette marine, les reins serrés dans un turban de laine, se présentait enfin amené au rythme lent des avirons grinçants sur leurs dames de nage. Il avait toujours une bonne raison pour expliquer son retard, et les passagers avaient intérêt à le ménager en vue du retour ou du prochain passage.

La descente de la cale vaseuse, quelquefois rincée à coup d'écope mais toujours glissante comme une savonnette, était entreprise, ponctuée parfois par une chute assise avec les inconvénients qui en découlaient. En mettant le pied sur la barque dansante, les dames poussaient de petits cris de frayeur, le passeur, sous prétexte de les secourir les tenait de bien près...

Enfin, tout le monde installé sur les bancs dans l'ordre prescrit par la maître à bord, les vélos empilés à l'arrière, le voyage commençait. " On va remonter dans le contre-courant " disait le capitaine. Il s'agissait pour ne pas lutter de front contre le courant du fleuve, de remonter d'abord le long du rivage, porté par les lents tourbillons des contre-courants, puis de traverser directement en force.

A l'arrivée, après avoir payé " lou passagey ", il ne restait plus qu'à fixer l'heure du retour et .. à nettoyer ses chaussures.

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